Le blog de Léon de Mattis, l'auteur de "Mort à la démocratie"

 

Débat sur la démocratie :: Une société sans argent?

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La finance ne dirige pas le monde



Une « enquête sociologique » publiée par le journal Le Monde daté du 26 février 2014 affiche un résultat sans appel : 90 % des « jeunes », c’est à dire des personnes ayant entre 18 et 34 ans, pensent que « la finance dirige le monde ».

Il ne s’agit pas ici d’accorder une foi excessive à des chiffres avancés par des sociologues. Mais c’est un fait que, depuis 2008, le discours dominant fait de la « finance » la cause de tous les maux. De Mélenchon à Le Pen en passant par Hollande et Sarkozy, tous le disent avec plus ou moins de virulence : le pouvoir de la finance est la source des déséquilibres économiques et sociaux actuels.

Une telle unanimité est évidemment suspecte. De fait, l’arbre de la finance cache mal la forêt de l'exploitation.

La finance n’existe pas pour elle-même, comme une force qui aurait pris le pouvoir sur « l’économie réelle ». La finance n’est qu’un moment du rapport social capitaliste. La finance ne dirige rien : c’est la classe capitaliste dans son ensemble qui domine le monde, même si elle le fait à sa manière, c’est à dire par la concurrence entre différents secteurs de l’économie, différentes zones géographiques, différents capitaux.

Le pouvoir des financiers n’est rien d’autre que le pouvoir d’un segment du capital au sein d’une domination globale. Dénoncer « la finance » ou les « financiers » en tant que tel, c’est croire que l’intérêt du chef d’entreprise de « l’économie réelle » et celui du travailleur pourrait être commun. La concurrence interne à la classe capitaliste a certes des conséquences importantes pour les prolétaires : mais c’est toujours dans le même sens. Quand la bourgeoisie d’un pays particulier sombre, les prolétaires sombrent aussi : mais quand la bourgeoisie s’en sort, les prolétaires n’y gagnent rien d’autre qu’un peu plus d’exploitation et de survie augmentée.

Ne dénoncer que la finance, c’est faire croire que les maux du capitalisme reposent entièrement sur la faute des courtiers de Wall Street. Ce genre de discours n’a qu’un but : sauver l’exploitation capitaliste et la domination étatique face aux ferments de la révolte. C’est la source de toutes les théories du complot et du pouvoir occulte de quelques uns, boucs émissaires d’un rapport social généralisé qu’on ne veut plus voir en face parce qu’on n’ose plus penser à l’affronter.
 
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Commentaires
1.   Aupetitgendre JF,  vendredi 21 mars 2014 à 09:15

Salut Camarade Léon de Mattis,
Je me permets quelques commentaires sur cet article qui a eu l’heur de paraître sur le ML gratuit n°49.

« …La finance ne dirige pas le monde contrairement à ce que laisse entendre une enquête sociologique récente (Le Monde 26.02.2014). Pensée unique de Le Pen à Mélenchon : le pouvoir de la finance est la source des déséquilibres économiques et sociaux. Une telle unanimité est évidemment suspecte… »
Si l’unanimité est évidemment suspecte, il faut alors considérer comme suspecte l’idée que l’homme soit un prédateur, que l’intégrisme religieux soit porteur de violence, que la guerre soit un fléau… Car si des sociologues faisaient une enquête sur ces sujets, ils établiraient facilement une unanimité à 90% comme pour la finance.

« …La finance n’existe pas pour elle-même, comme une force qui aurait pris le pouvoir sur l’économie réelle. La finance n’est qu’un moment du rapport social capitaliste… »
Si la finance n’existait pas en elle-même et n’avait pas pris le pouvoir sur l’économie réelle, elle ne représenterait pas 90% de l’économie. Elle ne s’organiserait pas en structures privées (think-tanks divers, groupes financiers plus puissants que des États…), publiques (lobbying, investissements électoraux…), mondiales (pressions sur le FMI, OMC, ONU…). La finance n’est pas un “moment”, terme qui implique un espace précis et limité dans le temps. La finance est omniprésente (dans la politique, les médias, les choix industriels et agricoles…) et permanente, l’histoire contemporaine le montre bien.

« …La finance ne dirige rien : c’est la classe capitaliste dans son ensemble qui domine le monde… »
Ce qui laisse entendre que la finance est une entité théorique et abstraite alors que la classe capitaliste est bien visible, nominative, personnalisable. Quiconque possède le capital est capitaliste, quiconque est capitaliste exploite le peuple. Ce discours très fin XIX° siècle serait fort séduisant s’il était encore vrai. La finance est représentée par des hommes bien en chair, qui écrivent, s’expriment dans les médias, conseillent les gouvernants. La classe capitaliste, c’est-à-dire possédant tout ou partie des moyens de productions via le capital, va de Bill Gates au porteur d’une petite SICAV au Crédit agricole en passant par le petit patron…

« …Dénoncer « la finance » ou « les financiers » en tant que tel, c’est croire que l’intérêt du chef d’entreprise de l’économie réelle et celui du travailleur pourrait être commun… »
Pendons donc tous les chefs d’entreprises et prenons le pouvoir autogestionnaire. Et nous aurons réalisé le rêve gaullien, où chacun se retrouve à la fois capitaliste, patron et salarié, exploiteur et exploité ! Les intérêts qui s’opposent ne sont plus entre patrons et travailleurs mais entre ceux qui ont accès aux profits financiers et ceux qui ne l’ont pas. Voilà une façon de revisiter la lutte des classes plus conforme à la modernité. Or le profit monétaire, dans le contexte de technicité et de marchandisation globale que nous connaissons, est constitué structurellement par les impératifs de la finance, bien plus que par ceux de la réalité économique.

« …Ne dénoncer que la finance, c’est faire croire que les maux du capitalisme reposent entièrement sur la faute des courtiers de Wall Street… »
La finance, ce n’est pas les seuls courtiers, valets certes fidèles du capitalisme, c’est l’ensemble des tenants du système monétaire qui s’est progressivement affranchi de la réalité matérielle avec pour seul but le profit monétaire, quel qu’en soit le prix écologique, économique, humain, social, politique. S’il s’agit de condamner certains humains, ce sont tous ceux qui ont permis qu’une petite poignée de privilégiés aient détourné le système monétaire à leurs seuls profits.

« …Ce genre de discours n’a qu’un but sauver l’exploitation capitaliste et la domination étatique face aux ferments de la révolte. C’est la source de toutes les théories du complot…. »
La théorie du complot est l’argument de prédilection des exploiteurs : « Je fais des profits scandaleux au prix de la misère croissante de l’humanité, mais je n’en suis pas responsable, “c’est la loi du marché” qui impose ce système. Le néolibéralisme n’est pas une idéologie défendue par quelques occultes et machiavéliques puissants, mais un pragmatisme réaliste qui finit à la longue par bénéficier au plus grand nombre (la planète globalement s’enrichit) ! » Quiconque critique le néolibéralisme (des anti GMT aux anarchistes en passant par les écologistes…) est coupable de complotisme.

Dommage que beaucoup d’opposants au système exploiteur se fassent piéger par cet astucieux usage du complot qui met fin à toute argumentation possible. Dommage que l’on se perde trop souvent dans des querelles de mots, au point d’oublier le poids réel de la finance (c’est-à-dire de l’argent, du profit). Dommage que l’on s’accroche sur des causes secondaires (“la finance” ou “le rapport social généralisé“ ?) au lieu de se rassembler sur le paradigme premier qu’est le système monétaire !... Personnellement, je me bats pour la désargence, pour la sortie du profit à tout prix, pour une civilisation sans monnaie. C’est plus rassembleur que la question de savoir si oui ou non c’est la finance qui dirige le monde et cela évite de penser que “les jeunes” (catégorie aussi floue que celle des prolétaires) n’ont rien compris !...

 
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