Chirac, au moins, tapait le cul des vaches comme il serrait des mains : en s’en foutant ouvertement. Son sourire de faux cul, dans les années soixante-dix, ne trompait personne. Il était alors le cynique universel. On savait que visiter la crémière sur les marchés de Paris et de Corrèze, c’était son métier, et peu importait ce qu’il pouvait raconter alors. On ne s’attendait tout de même pas à ce qu’il croie ce qu’il disait.

Ses trente ans de carrière politique avaient fini par éroder le caractère un peu trop visible de son hypocrisie, ou alors, c’est juste qu’on s’y était habitués. Sur la fin, quand la presse parlait encore de lui, elle s’efforçait de lui rendre un peu de crédibilité - à moins, au contraire, qu’elle n’ait tenté de lui faire perdre le peu qu’il aurait pu avoir - en le qualifiant de sympathique. Cela voulait tout dire. Le mec sympa, c’est celui qui vous tape dans le dos dans toutes les circonstances. Mais on n’en voulait pas tant que ça à Chirac d’être une girouette inconsistante puisque c’est ainsi qu’il nous avait été vendu. C’était une hypocrisie assez honnête, finalement, et une époque désenchantée avait fini par s’en faire une raison.

Ne nous y trompons pas. Sarkozy est, tout comme Chirac, un héros postmoderne – c’est-à-dire quelqu’un qui ne croit plus à rien, sinon à la nécessité de croire et de faire croire. Mais le problème, avec Sarkozy, c’est que le registre n’est plus le même. Sarkozy fait dans le compassionnel justicier. Sarkozy est à côté des victimes, et il nous promet qu’elles seront éternellement vengées. Sa posture psychologique favorite, c’est ce mélange d’apitoiement et d’agressivité hargneuse prétexte à intensifier la répression et à durcir, à l’occasion, les relations sociales. Renouveler à chaque fois le stock périmé des mensonges éculés est la quadrature du cercle de tout politicien contemporain. C’est en se plaçant d’abord sur un mode très menaçant que Sarkozy a su le faire et triompher ainsi de socialistes qui, eux, se sont avérés incapables de maîtriser l’exercice. Dans cette tentative perpétuelle pour retrouver un semblant de consistance qui caractérise le discours politique actuel, l’agressivité sarkosyste, parfois tempérée mais jamais démentie, offre un débouché assez effrayant, ne serait-ce que parce qu’elle présente une incontestable parenté avec la droite américaine belliciste incarnée par Georges W. Bush et consorts.

La logique de la posture sarkozyste, c’est le débordement symbolique des nécessités incontournables du système par une certaine forme de violence. C’est, transposée sur le plan politique, la structure mentale du psychotique. Le «passage à l’acte» toujours possible du pouvoir sera donc peut-être le risque et l’opportunité de l’avenir.